DISCOURS DU CONSEILLER FEDERAL MORITZ LEUENBERGER

Chercher le développement durable, c’est aussi promouvoir la paix

 

Mesdames, Messieurs,

J’ai le plaisir de vous accueillir ici en Suisse, à Genève, pour ce congrès de l’Internationale socialiste. Vous le savez tous, la Suisse est un bastion socialiste. L’année dernière, le président de la Confédération était un socialiste. Et cette année, c’est une socialiste qui est présidente de la Suisse. Il n’y a qu’à la mairie de Genève où l’on devient de plus en plus bourgeois. En effet, le maire communiste a été remplacé cette année… par un vert.

A Genève, nous avons également le Comité international de la Croix-Rouge, le CICR, qui s’engage depuis sa création en faveur de la paix. Au musée international de la Croix-Rouge, les visiteurs peuvent s’arrêter devant le ´ mur du temps ª. Sur ce mur sont répertoriés la plupart des conflits qui ont occupé le CICR au cours de son histoire. La liste est longue et bien différente de ce que nous croyons en savoir à travers les médias. De nombreux conflits se déroulent loin des caméras et objectifs des photographes.

A Paris, on vient de débattre de la difficile situation du Darfour. D’autres conflits également demandent désespérément une résolution, souvent depuis trop longtemps. Je pense par exemple à la Tchétchénie, au Proche-Orient, à l’Irak, à la Somalie et à bien d’autres régions de conflits déclarés ou larvés.

Les conflits évoluent constamment. Le vingtième siècle a connu notamment les Guerres mondiales, la décolonisation et la guerre froide avec ses guerres par procuration. Les conflits internes ont pris le dessus. Plus insaisissables encore que les conflits entre nations, ils sont difficiles à résoudre pour la communauté internationale. Les causes sont souvent multiples et demandent un travail de longue haleine pour parvenir à une solution. Souvent aussi, c’est une instabilité générale qui caractérise certaines régions. La frontière entre la guerre au sens traditionnel et une instabilité permanente s’estompe.

Les motifs pour lesquels on se bat ne sont enfin jamais nobles, quels que soient les prétextes invoqués. Il s’agit trop souvent crûment et simplement de la recherche du pouvoir, de motifs religieux ou même simplement de racisme, que l’on qualifie parfois par euphémisme de ´ motifs ethniques ª. Les responsables politiques qui recourent aux armes engagent leur responsabilité devant la communauté internationale. Ils doivent répondre de leurs actes devant les tribunaux lorsqu’ils commettent des crimes de guerre ou sont responsables d’un génocide.

Nous ne devons pas oublier non plus qu’il y a des circonstances qui avivent les conflits. La pauvreté constitue un terreau favorable à l’instabilité. Si des populations entières n’ont pas de perspectives d’avenir, alors il ne peut pas y avoir de stabilité. A l’inverse, sans stabilité, le développement économique est entravé. C’est un cercle vicieux. Quant à la guerre elle-même, elle appauvrit encore plus les populations, détruit les infrastructures, l’agriculture, le commerce et l’industrie.

Beaucoup de conflits, de guerres civiles ou entre Etats, sont aussi attisés par des motifs économiques et tout particulièrement par l’accès aux richesses naturelles : minerais, eau ou énergie.

La dispute entre le Cameroun et le Nigéria pour la péninsule de Bakassi, supposée riche en pétrole et en gaz, zone de pêche prisée, l’illustre. Les deux pays ont trouvé un accord l’année dernière dans le cadre des instances internationales. Mais la stabilisation de la région est encore en cours.

Quant à l’eau, elle peut aussi contribuer à exacerber un conflit. C’est par exemple le cas au Proche-Orient. Le partage des ressources en eau du Golan et du Jourdain est un enjeu vital pour Israël, la Syrie et la Cisjordanie.

L’exploitation des ressources naturelles, notamment des énergies fossiles, peut non seulement attiser les conflits mais elle provoque encore le réchauffement climatique. Nous prenons fort heureusement de plus en plus conscience de ce problème. Même si certains, y compris des responsables politiques, continuent contre toute évidence de se voiler la face et osent même parler d’hystérie climatique ! Or, le réchauffement climatique aura des répercussions sur la santé, sur la sécurité et le niveau de vie de millions de personnes.

Tous ces changements seront source de nouveaux mouvements de population, avec tous les risques que cela comporte lorsque les régimes politiques sont instables ou incapables de réagir à ces migrations.

L’exemple du Bangladesh est emblématique. Le pays doit aujourd’hui déjà faire face aux crues du Gange et du Brahmapoutre qui érodent les terres et propulsent dans la misère des familles entières. Les cyclones balaient les côtes du pays, détruisant tout sur leur passage. Demain, le pays sera probablement submergé en raison de l’action conjuguée de l’élévation du niveau de la mer et de la fonte des glaces de l’Himalaya.

Le réchauffement climatique, s’ajoutant aux multiples causes des conflits, rendra leur résolution encore plus complexe et délicate. Son action à long terme sur les conditions de vie de régions entières doit nous inciter d’autant plus à agir en amont et à essayer de prévenir les risques. Nous savons bien qu’une fois un conflit amorcé, les pertes en vies humaines et les dégâts matériels sont incalculables. Des cicatrices s’ouvrent qui mettront des générations à se refermer. Et au fil des souffrances, les possibilités de sortir du conflit s’amenuisent et laissent la communauté internationale démunie. Au Proche-Orient, un apaisement se fait attendre depuis bientôt 60 ans ! C’est pourquoi je salue aujourd’hui votre initiative de vouloir mettre la promotion de la paix au cœur des discussions de l’Internationale socialiste. Comme les socialistes, tous les mouvements politiques doivent faire de la promotion de la paix un objectif central de leurs programmes.

Une des façons d’agir en amont est aussi de lutter contre la pauvreté. Il faut notamment prévenir des mouvements migratoires difficilement contrôlables. Les pays européens ici sont directement concernés. Ce n’est pas avec des barbelés et des fusils que l’on règlera l’accès à nos frontières. L’accès aux ressources, le plein emploi productif et un travail décent pour tous — en particulier pour les jeunes — doit être garanti pour le plus grand nombre. Pour cela, il est indispensable que les nations ne perdent pas de vue les Objectifs du Millénaire définis par l’ONU ou l’Agenda pour le travail décent de l’Organisation Internationale du Travail. Ceci vaut bien évidemment pour la Suisse également.

Une autre politique de prévention de l’instabilité est évidemment de s’engager résolument contre le réchauffement climatique. Nous pouvons adopter diverses mesures :

- Je propose dans le cadre des discussions sur l’après-Kyoto d’introduire une taxe mondiale sur le CO2. Les revenus de cette taxe alimenteraient un fonds permettant de financer des mesures de lutte contre les effets du réchauffement climatique. Les pays les plus touchés par ce changement en seraient les premiers bénéficiaires.

- L’idée de la création d’une organisation à part entière de l’ONU pour l’environnement est à soutenir. Elle permettrait de donner plus de poids à la question environnementale, à l’image de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ou de l’Organisation internationale du travail (OIT).

- Tous les pays doivent participer à la future politique climatique mondiale. Tant les pays industrialisés comme les Etats-Unis que les pays émergeants comme l’Inde ou la Chine doivent s’engager à limiter leurs émissions de gaz à effet de serre.

- Enfin, très concrètement, nous devons utiliser l’énergie de manière plus intelligente et économe. Et investir dans les nouvelles sources d’énergie que sont le soleil, le vent ou la mer. Ces richesses sont encore bien peu exploitées.

Pour s’attaquer aux racines du mal et mieux prévenir les conflits, nous devons unir nos efforts. Les Nations unies se sont dotées d’un système de sécurité collective. Dans les quinze dernières années, l’action de l’ONU a connu des succès appréciables. Le nombre de conflits armés a reculé de 40 pourcent. Mais il reste encore beaucoup à faire pour éviter des situations explosives.

En analysant les guerres napoléoniennes, Clausewitz disait que la guerre est la continuation de la politique… mais par d’autres moyens. La guerre n’est pas un instrument de la politique. Elle est son échec.

Car ce que nous voulons finalement, c’est transformer la maxime de Clausewitz et pouvoir dire: la paix est l’aboutissement même de la politique… par tous les moyens !


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